mardi 1 août 2017

La petite et son corps



Invitation à la lecture avec un extrait (traduit par moi-même) du roman :« La Sangre de la Aurora » (Le sang de l’aurore) de l'auteure péruvienne  Claudia Salazar Jiménez (Pérou, 1976) .Roman publié en 2013 – Prix Las Américas du récit latinoaméricain.


Ce fragment, que j'ai traduit avec l'autorisation de l'auteure, est en lien avec deux sujets qui nous intéressent: la relation entre la petite et son corps et l'impact de l'éducation (ou de l'anti-éducation) dans cette relation.
« Elle voulait le voir. Les bonnes sœurs de l’école nous répétaient tellement, ça ne se regarde pas, les filles, ça ne se touche pas. Moi, je n’en pouvais plus de la curiosité, alors,  en brisant ma propre honte, je me couchai dans mon lit après ma douche. Quel âge je devais avoir ? Douze ans, peut-être. J’étais complètement nue. La douceur de la couette m’accueillit. J’eus la tentation de me toucher, de sentir le courant, mais cette fois-ci je voulais le voir avant.  J’avais le miroir à côté de moi, un grand, grand comme la couverture d’un album photo, comme si c’était un porte-photo.  Je séparai mes jambes et mis le miroir entre elles. J’inspirai. Je le verrais enfin.  Je le verrais ? Plutôt non.  Est-ce qu’il ne suffisait  pas, par hasard,  de le sentir et de savoir qu’il est là et qu’il peut donner du plaisir même si,  pour gagner le ciel,  le mieux était de l’éviter ? Non. Il faut le voir. Elle voulait le voir.  Ah ! quelle honte !.  Elle l’avait eu douze ans et jusqu’à ce moment elle ne savait pas comment il était. Je me dressai sur mes coudes. Je me penchai. Quelques poils. Vas-y, sépare-les.  Je pris le miroir de la main gauche et de la droite, mes doigts séparèrent ce rideau capillaire. Il était là. Je l’ai regardé. J’ai plissé mes yeux pour mieux voir. Il était là. Cette petite capuche devait être le lieu où les doigts allaient tout droit  pour se glisser et produire le courant. Mes doigts index et moyen firent un V inversé pour l’exposer.  Il ressemblait à une fève coupée  par la moitié. « Groupe dicotylédone ». Ceux-là doivent être les lèvres. Le tout entre rouge, pourpre et rose. J’observai l’entrée.  La tête d’un bébé passe par là ? Quelle horreur. J’agrandis un peu plus le V pour le regarder dans le détail. « A ver. No trascienda hacia fuera y piense en son de no ser escuchado, y crome y no sea visto" (*).  Les poils naissant des bords. Horrible. Je trouvai que c’était une chose si laide… »  ("La Sangre de la Aurora", pages 52-53).

Extrait  du poème  « Poema V – Grupo dicotiledón. Oberturan »  du poète péruvien César Vallejo (Recueil : Trilce, Lima,  1922).  Je ne m'aventure pas à le traduire.