Invitation à la lecture avec un extrait (traduit par moi-même) du roman :« La Sangre de la Aurora » (Le sang de l’aurore) de l'auteure péruvienne Claudia Salazar Jiménez (Pérou, 1976) .Roman publié en 2013 – Prix Las Américas du récit latinoaméricain.
Ce fragment, que j'ai traduit avec l'autorisation de l'auteure, est en lien avec deux sujets qui nous intéressent: la relation entre la petite et son corps et l'impact de l'éducation (ou de l'anti-éducation) dans cette relation.
« Elle voulait le voir. Les bonnes sœurs de l’école nous
répétaient tellement, ça ne se regarde
pas, les filles, ça ne se touche pas. Moi, je n’en pouvais plus de la
curiosité, alors, en brisant ma propre
honte, je me couchai dans mon lit après ma douche. Quel âge je devais
avoir ? Douze ans, peut-être. J’étais complètement nue. La douceur de la
couette m’accueillit. J’eus la tentation de me toucher, de sentir le courant,
mais cette fois-ci je voulais le voir avant.
J’avais le miroir à côté de moi, un grand, grand comme la couverture
d’un album photo, comme si c’était un porte-photo. Je séparai mes jambes et mis le miroir entre
elles. J’inspirai. Je le verrais enfin.
Je le verrais ? Plutôt non. Est-ce qu’il ne suffisait pas, par hasard, de le sentir et de savoir qu’il est là et qu’il
peut donner du plaisir même si, pour
gagner le ciel, le mieux était de
l’éviter ? Non. Il faut le voir. Elle voulait le voir. Ah ! quelle honte !. Elle l’avait eu douze ans et jusqu’à ce moment
elle ne savait pas comment il était. Je me dressai sur mes coudes. Je me penchai.
Quelques poils. Vas-y, sépare-les. Je pris
le miroir de la main gauche et de la droite, mes doigts séparèrent ce rideau
capillaire. Il était là. Je l’ai regardé. J’ai plissé mes yeux pour mieux voir.
Il était là. Cette petite capuche devait être le lieu où les doigts allaient tout
droit pour se glisser et produire le
courant. Mes doigts index et moyen firent un V inversé pour l’exposer. Il ressemblait à une fève coupée par la moitié. « Groupe
dicotylédone ». Ceux-là doivent être les lèvres. Le tout entre rouge,
pourpre et rose. J’observai l’entrée. La
tête d’un bébé passe par là ? Quelle horreur. J’agrandis un peu plus le V
pour le regarder dans le détail. « A ver. No trascienda hacia fuera y
piense en son de no ser escuchado, y crome y no sea visto" (*). Les poils naissant des bords. Horrible. Je
trouvai que c’était une chose si laide… » ("La Sangre de la Aurora", pages 52-53).
